Shomei Tomatsu - Protest Tokyo 1969

Pour un autre 68

POUR UN AUTRE 68, une programmation conçue et accompagnée par Federico ROSSIN pour Peuple et Culture.

Déplacer 68, étaler le nom 68 à l’échelle du monde entier et faire en sorte que l’on ne s’intéresse pas seulement à « Mai 68 ». L’année 1968 est un événement qui a eu un retentissement politique, économique et surtout esthétique à l’échelle globale. À un soulèvement social correspond toujours une révolution des formes artistiques : nous considérons 68 comme le moteur du cinéma documentaire le plus radical et le plus novateur. Pour rendre compte aujourd’hui de cette histoire, il faut sortir d’un corpus d’images que la société du spectacle a fini par engloutir et restituer sous la forme d’icônes pop. Il faut arracher ces images au marché, et commencer à voir des images provenant d’autres contextes politiques et économiques que la France, et voir en quoi 68 était le moteur d’un changement social et politique planétaire. Enfin, voir 68 comme un vecteur de changements et de rupture aussi sur le plan cinématographique et documentaire. L’objectif n’est pas de se débarrasser de la mythologie 68, mais de la déconstruire pour la faire résonner ailleurs. Ce voyage nous emmènera au Mexique et aux États-Unis, en Amérique du Sud et en Italie, en Inde et à Cuba, à Prague et au Japon. Sortir de l’eurocentrisme, de l’idéologie et de la nostalgie, pour trouver dans la différence des perspectives et l’hybridation des langages les clefs d’une lecture non-orthodoxe d’un phénomène complexe et irréductible.

Federico Rossin, nouvel enseignant à l’ENSA Limoges, est critique et historien du cinéma, programmateur indépendant pour des festivals en France et en Europe ( Cinéma du réel, États généraux du cinéma documentaire de Lussas, DocLisboa …).

Cet événement s’inscrit dans le cadre du partenariat PEUPLE ET CULTURE et l’ENSA Limoges.

 

AU PROGRAMME des 4, 5 et 6 octobre

 

Jeudi 4 octobre – 18h30 – salle Latreille, Impasse Latreille, 19000 Tulle
participation libre

 MYTHOLOGIES DE LA CONTESTATION 

1) Artavazd Pelešjan – Начало [Au Début] (1967) 9′

Le film est dédié au 50e anniversaire de la révolution d’Octobre (1917). Pelešjan expérimente avec ce film ce qu’il ne cessera de développer dans les films ultérieurs, à savoir un montage d’images préexistantes, alternant passé, présent et futur, dont la trame forme une représentation symbolique qui dépasse la seule histoire de la Russie. On y voit des mouvements de révolte populaire, des défilés, des figures emblématiques, cotoyer des images d’explosions, de cadavres ou de machines en mouvement, avec ce flux rythmique si particulier à l’esthétique du cinéaste.

2) João Silvério Trevisan – Contestação (1969) 15′

Un court métrage produit entre septembre et octobre 1969, pendant la dictature militaire au Brésil. Longtemps resté anonyme, il doit la fragilité de sa production à sa clandestinité. Ce film-guérilla est un collage de photographies issues de journaux et de reportages télévisés montrant les affrontements entre la jeunesse et la police dans différents pays. Il décrit le contexte d’une époque où la contre-culture était à son point culminant.

3) Philippe Garrel – Actua 1 (1968) 6′

Il s’agit d’un court métrage de 6 minutes tourné au cœur des événements de mai 68. Il est constitué d’un mélange de prises de vue en 35 mm tournées par Garrel et ses compagnons d’alors ainsi que de captations en 16 mm des étudiants-cinéastes participants aux révoltes. Il n’y aurait eu qu’une seule projection du film : en mai 1968, lors d’une réunion étudiante à Nanterre. Après un long et lent travelling latéral sur un pont de Paris où des C.R.S. immobiles attendent les ordres, le film se termine par un carton : « La respiration se passe désormais du visa de censure ».

4) Carlos Bustamante – De Oppresso Liber (1968) 5′

« De oppresso liber », la devise des forces spéciales de l’US Army (surnommées les « bérets verts »), signifie « libérer l’opprimé ». Avec son montage réalisé sur un rythme staccato évoquant les rafales d’une mitrailleuse, le film de Carlos Bustamante constitue un véritable pamphlet agitprop contre la Guerre du Vietnam.

5) Peter Nestler – Sightseeing (1968) 10′

Un court pamphlet basé sur un texte de Peter Weiss et sur la relation contrapuntique entre l’image et le son. Les activités commerciales et les fantasmes générés par le tourisme en Suède contrastent ici avec les stratégies géopolitiques de l’impérialisme capitaliste, et plus particulièrement avec la guerre du Vietnam. Dans le premier film qu’il tourne en Suède, Nestler renverse l’image pittoresque du pays communiquée par ses médias et par le cinéma suédois.

6) Ivan Balaďa – Les [La Forêt] (1969) 12′

Poème visuel en honneur de Ján Palach, mort en 1968 pour protester contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’armée russe. Les paroles de Maxime Gorki, en forme de ballade, soulignent la séquence filmée des funérailles silencieuses dans les rues de Prague. Le film est principalement constitué de prises de vues de la foule. Celles-ci donnent une impression écrasante de la masse: la caméra laisse rarement entrer autre chose que des visages et des corps humains, et, pour défier la censure, on ne nous donne jamais d’indices visuels sur la raison du rassemblement.

→ 20h – casse-croûte mexicain

 

Jeudi 4 octobre – 21h – salle Latreille, Impasse Latreille, 19000 Tulle
participation libre

 MEXICO, HISTOIRE D’UN MASSACRE D’ÉTAT 

Leobardo López Arretche – El Grito [Le Cris] (1968) 102′

Interdit jusqu’à très récemment, ce documentaire clandestin d’Arretche suit au jour le jour les conflits qui éclatèrent au Mexique en 1968, juste avant les Jeux Olympiques, entre d’un côté des étudiants manifestant contre un gouvernement corrompu, et de l’autre la police et l’armée. Cette œuvre extraordinaire a été réalisée par des étudiants en cinéma et demeure l’un des rares documents visuels retraçant l’ensemble des évènements ayant conduit au massacre d’étudiants à Tlatelolco : 1300 personnes furent arrêtées et 400 tuées.

 

Vendredi 5 octobre – 18h – à Peuple et Culture, 51bis rue Louis Mie, 19000 Tulle
participation libre

JAPON, ÉTUDIANTS ET PAYSANS ENSEMBLE DANS LA LUTTE

Shinsuke Ogawa – Nihon kaiko sensen – Sanrizuka no natsu [Front de libération du Japon – L’Été à Sanrizuka] (1968) 105′

En 1968, les membres du jeune collectif Ogawa Pro suivent une brigade d’étudiants militants dans la région rurale de Sanrizuka, près de Tokyo, et se joignent au mouvement de résistance grandissant mené par des agriculteurs – ainsi que leurs soutiens – menacés d’éviction par le projet de construction d’un nouvel aéroport international à Narita. L’Été à Sanrizuka est un appel aux armes plein d’espoir, un film tapageur montrant l’alliance entre le mouvement étudiant et les agriculteurs, qui avaient trouvé ici un terrain commun pour organiser et renforcer leur lutte coopérative. Le collectif s’établit dans le village de Heta, l’un des centres de cette lutte : au cours de la décennie suivante, il réalise une série de sept films saisissants sur la longue résistance des paysans.

 

Vendredi 5 octobre – 21h – à Peuple et Culture, 51bis rue Louis Mie, 19000 Tulle
participation libre

 INDE, UNE NOUVELLE VAGUE DÉSOBÉISSANTE 

1) S.N.S. Sastry – I Am 20 [J’ai vingt ans] (1967) 19′

Vingt ans après l’indépendance de l’Inde, le réalisateur sillonne le pays et interroge la jeunesse – ceux qui sont nés en 1947, le Jour de l’Indépendance. Que représente l’indépendance à leurs yeux ? Quels sont leurs rêves ? Quel regard portent-ils sur eux-mêmes et sur la jeune nation qu’ils symbolisent ? Les réponses recèlent un mélange d’idéalisme, d’ironie, de sarcasme, de consternation, d’espoir et d’optimisme. Ce film est aussi pertinent aujourd’hui qu’à l’époque de sa réalisation, il y a plus de cinquante ans.

2) S. Sukhdev – And Miles to Go … [Beaucoup de chemin à faire …] (1967) 14′

Ce film a pour objectif de réveiller les consciences sociales à travers un contraste entre des images de gens pauvres et de nantis. Il met en lumière certains maux de la société indienne et montre au peuple comment il doit coopérer avec le gouvernement dans la lutte contre la corruption qui gangrène le pays. And Miles to Go…, jugé trop révolutionnaire, subit une lourde censure : ses propositions radicales furent en effet noyées sous le volume d’une nouvelle bande-son.

3) S.N.S. Sastry – And I Make Short-Films [Et je réalise des courts-métrages] (1968) 16′

Sastry bouscule toutes les conventions du film documentaire afin de détruire le mythe d’une soi-disant « vérité » de l’image. Un essai corrosif et irrévérencieux sur la raison d’être du cinéma documentaire et sur les responsabilités du réalisateur. Est-il un simple technicien qui s’adonne à un exercice formel, ou bien est-il engagé dans les préoccupations sociologiques dont le cinéma devrait rendre compte ? L’un de ces objectifs cinématographiques est-il plus noble et respectable que l’autre ?

4) S.N.S. Sastry – This Bit of That India [Ce petit bout de l’Inde] (1973) 20′

Une réflexion à plusieurs niveaux sur différents sujets : la jeunesse, la diversité, le progrès, l’éducation et la technologie. Ce film, qui est traversé d’une prodigieuse énergie adolescente et sexuelle, entremêle des instants documentaires sans lien apparent, en une célébration de la liberté individuelle. Ces séquences sont entrecoupées d’une représentation par des étudiants de La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca, métaphore de la répression et du conformisme.

5) S.N.S. Sastry – Flash Back (1974) 21′

Réalisé un an avant l’État d’urgence, Flash Back était une commande de Films Division pour célébrer son 25e anniversaire. Sastry, dans son style toujours si surprenant, fait de ce film commémoratif un cocktail euphorique : il assemble des séquences d’archives et des documents sur l’infrastructure de Film Division en y greffant des méditations de John Grierson, d’Ezra Mir, de S. Sukhdev et de lui-même, questionnant ainsi le rôle du cinéma documentaire.

 

Samedi 6 octobre – 17h – salle des fêtes, 19170 Tarnac

 DÉGAGEZ MACHOS, LES FEMMES AURONT VOTRE PEAU 

1) Sara Gómez – Mi aporte (1969) 33′

Ce film drôle et intelligent illustre avec simplicité et finesse les difficultés rencontrées par les femmes pour s’intégrer sur le plan économique et social et atteindre l’égalité avec les hommes dans un pays en pleine révolution. Un débat entre intellectuelles est commenté en feed-back par des ouvrières, le résultat est le même : le machisme à Cuba est une plaie interclassiste et le castrisme au pouvoir n’as sans doute pas arrangé les choses…

2) Collettivo Femminista di Cinema-Roma – L’Aggettivo donna [L’Adjectif femme] (1971) 55′

L’Aggetivo donna est le premier documentaire féministe italien. C’est un essai qui analyse le rôle de la femme dans la société moderne : la double exploitation des travailleuses, l’isolement des femmes au foyer et la tristesse des mères. C’est un cri contre le machisme et le phallocentrisme, un appel pour la libération des femmes de toutes les prisons réelles et imaginaires.

→ 19h30 Repas partagé, chacun apporte salé ou sucré

 

Samedi 6 octobre – 20h30 – salle des fêtes, 19170 Tarnac

 POUR UNE CRITIQUE DES MÉDIAS 

1) Joaquim Pedro de Andrade – A linguagem da persuasão [Le Langage de la persuasion] (1970) 9′

A linguagem da persuasão est un essai cinématographique sur le pouvoir de manipulation exercé par les médias privés sur les consommateurs contemporains. De Andrade se rend dans des écoles de commerce où des spécialistes sont formés à ce nouveau langage dévoué à l’efficacité et à la persuasion. La publicité domine la vie moderne : physiquement intégrée dans la structure de l’espace urbain, elle est dirigée même vers ceux qui n’ont pas d’argent à dépenser.

2) Elio Petri – Tre ipotesi sulla morte di Giuseppe Pinelli [Trois hypothèses sur la mort de Giuseppe Pinelli] (1970) 11′

« Matériau de travail » reconstruisant les hypothèses formulées par la police autour de la mort de l’anarchiste Giuseppe Pinelli, précipité d’une fenêtre de la préfecture. Le film met en évidence les contradictions de ces versions et la longue histoire de la persécution policière des anarchistes, en démasquant le terrorisme d’État pendant les années de plomb italiennes.

3) Carole Roussopulos, Paul Roussopoulos (Vidéo Out) – Munich (1972) 13′

Septembre 1972. Un commando palestinien appelé « Septembre noir » prend en otage la délégation israélienne aux J.O. de Munich. Cet âpre pamphlet cinématographique dénonce l’hypocrisie de la soi-disant « trêve olympique » en mélangeant des images d’archives télévisuelles avec des séquences filmées dans un camp de réfugiés en Jordanie en septembre 1971, au cours de la répression menée par l’armée du roi Hussein. Une œuvre de détournement méconnue réalisée par une cinéaste féministe pionnière de la vidéo.

4) Harun Farocki – Nicht löschbares Feuer [Feu inextinguible] (1969) 22′

1968. Farocki et dix-sept autres étudiants s’envolent, en raison des mouvements de révolte, à l’Académie du Film de Berlin. Un an après, apparaît Feu inextinguible, le film agit-prop le plus important du mouvement contre la guerre du Vietnam. Il s’agit d’un tract d’inspiration brechtienne sur l’utilisation du napalm : aujourd’hui, un document sur le rigorisme pédagogique des soixante-huitards, mais également sur leur capacité à éclairer des situations complexes.

5) Newsreel – The Case Against Lincoln Center (Newsreel #17) (1968) 8′

Plus de 20 000 familles latino-américaines ont été déplacées pour faire place au Lincoln Center, siège du Metropolitan Opera et du New York Symphony. Ce film examine les mécènes d’un complexe d’art et la culture qui y est exposée. Juxtaposant l’atmosphère du Lincoln Center avec la culture de rue vibrante d’un quartier déplacé, le film-enquête prédit avec intelligence le processus par lequel le West Side devait être transformé en une zone à loyer élevé pour la classe moyenne.


 Les 27 et 28 novembre à l’ENSA Limoges, deux autres journées feront suite à cette programmation 


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